Quand la pensée se trompe (illustrations).
Une fois n'est pas coutume dans les actualités VIDAL, c'est un professeur d'HEC (École des hautes études commerciales) en stratégie et politique d'entreprise qui nous apporte des réponses quant aux biais cognitifs qui entachent toutes les réflexions et actions humaines. Olivier Sibony s'appuie notamment sur les écrits de Daniel Kahneman, psychologue et prix Nobel d'économie en 2002 et à l'origine des principes de l'économie comportementale.
De fait, Daniel Kahneman a conceptualisé le fait que notre cerveau fonctionne selon un système 1 et un système 2. Le premier permet de traiter les informations de façon rapide, instinctive et émotionnelle, alors que le second obéit à un phénomène plus lent, réfléchi et logique. Ce qui sous-tend que nous avons une pensée qui fonctionne à deux vitesses.
Une pensée à deux vitesses
Le système 1 est spontanément utilisé par tout être humain, alors que le second nécessite d'être activé de façon consciente, notamment en cas de problématiques nouvelles qui nécessitent un travail d'analyse. Cette première façon de penser (système 1) est très utile dans les situations de la vie quotidienne ou professionnelle pour réagir de façon rapide et peu coûteuse en énergie, sans avoir à faire appel à de longs calculs : freiner lorsque quelqu'un traverse la route inopinément, reconnaître rapidement des signaux de peur ou de désespoir chez un interlocuteur, détecter immédiatement des signes d'urgence, etc.
Le revers de la médaille est que le système 1 peut être à l'origine d'erreurs, ou plus précisément des biais cognitifs, qui sont moins bien connus que ceux que l'on traque pour interpréter les résultats des essais cliniques
S'agissant de l'épidémie COVID-19, Olivier Sibony rappelle que, tenant compte de la surestimation habituelle des risques à faible probabilité (un biais cognitif bien connu), comme celui de mourir dans un accident d'avion par exemple, de nombreux experts ont endossé l'attitude inverse début mars 2020, à savoir qu'ils ont plus ou moins crié "pas de panique".
Or ce mode de pensée n'est pas forcément adapté en cas de risque important et de nombreux autres biais cognitifs ont joué au début de l'épidémie COVID-19, pesant lourd dans l'autre plateau de la balance.
Le biais de modèle mental
Le biais de modèle mental se retrouve dans la réponse à la question : "à quoi cette pandémie fait-elle penser ?". En Asie, la réponse a été immédiatement : à l'épidémie de SRAS de 2003, ce qui a sans doute contribué à une réaction à la fois forte et rapide.
En France, c'est l'épidémie de grippe de 2009 qui est revenue en mémoire, dont la gestion avait été très critiquée en raison de l'importance des moyens déployés à l'époque, jugés démesurés par rapport au risque encouru. D'où une politique et des avis totalement inverses, conduisant, dans un premier temps, à ne pas surréagir face à l'apparition de ce nouveau virus. Cette thèse n'a pas seulement été soutenue par les agences sanitaires, mais aussi par une partie du corps médical qui ne voyait initialement dans la COVID-19 qu'une grippe un peu particulière.
Le biais de croissance exponentielle
Selon Olivier Sibony, la croissance exponentielle est très difficile à anticiper, car elle est contre-intuitive, c'est-à-dire qu'au début de cette courbe, les observateurs pensent toujours qu'elle est plate. En fait, ce n'est pas le cas. Il existe en réalité, initialement, un discret fléchissement vers le haut qui, en raison des chiffres peu élevés, n'apparaît pas prédire l'évolution ultérieure. C'est pourtant comme cela que commencent toutes les courbes exponentielles !
Le biais d'endogroupe et d'exogroupe
Il apparaît également une question récurrente : "pourquoi n'a-t-on pas tenu compte de l'expérience des autres pays ? ". Sans doute en raison d'un biais d'endogroupe et d'exogroupe, c'est-à-dire celui qui nous fait dire : "ça ne peut pas arriver chez nous parce que notre situation est différente". C'est ce qu'ont bien constaté les Italiens qui, déjà confinés, jugeaient l'insouciance de Français "surréaliste". Point forcément de racisme ni de populisme à l'origine de ce biais : de nombreux experts scientifiques ont également été le jouet de cette distorsion de la pensée qui s'est focalisée sur les différences entre différents groupes de population.
Le biais d'excès de confiance et de surprécision
C'est un biais qui, de façon étonnante, a été porté par de nombreux épidémiologistes renommés à l'occasion de l'épidémie COVID-19. Non seulement le risque a le plus souvent été sous-estimé, mais l'intervalle de confiance accordé était beaucoup trop petit. Autrement dit, l'incertitude a été fortement minorée, par excès de confiance dans les estimations qui sont beaucoup plus précises qu'elles ne le devraient.
Le biais d'imitation
Notre comportement est (malheureusement ?) fonction de celui des autres, comme "il y a du monde dans les parcs, on y va" ou "beaucoup de personnes portent des masques, on en met". De fait, nous agissons souvent, quoiqu'on veuille bien se l'avouer, comme des moutons de Panurge !
À la suite de cette liste (non exhaustive) des nombreux biais cognitifs qui menacent notre jugement, on pourrait croire qu'il suffit de les connaître pour accéder à une pensée et à des prises de décision éveillées. Il semble que ce ne soit pas totalement vrai, car si l'on peut tirer des leçons de ses erreurs, s'agissant de processus conscients, ce n'est pas toujours le cas des biais, au demeurant universels, qui appartiennent au domaine de l'inconscient.
On veut quand même croire que les pointer du doigt soit tout au moins un peu utile à une meilleure compréhension de la situation actuelle.
©vidal.fr
Pour en savoir plus
- Olivier Sibony. Biais cognitifs et crise du Covid-19. Conférence HEC Paris, 7 avril 2020
- Daniel Kahneman, sur Wikimedia
Sources
Pour recevoir gratuitement toute l’actualité par mail Je m'abonne !
Commentaires
Cliquez ici pour revenir à l'accueil.